Fév 032011
 

REMARQUE : Cet article est long, très long et détaillé.
J’ai fait mon possible pour le rendre léger et facile à lire, mais il a la vocation d’être détaillé, méthodique et le plus exhaustif possible.
Il est très probable qu’il vous semble trop long, indigeste, ou redondant. Si tel est le cas, passez votre chemin.
Je comprendrais que seul les gens aussi passionnés que moi par le sujet prennent le temps de me lire jusqu’au bout, et remercie d’avance ceux qui me feront la grâce de cet effort.

Égypte, 25 janvier. Un équilibre fragile et malsain s’apprête à s’écrouler de tout son poids. Un poids lourd de trois décennies.

Dans ce que beaucoup s’accordent à qualifier de « Chute du mur de Berlin » orientale, un théâtre à la fois passionnant, rassurant, et terrifiant se déroule, selon que la victime de cette révolution soit un status-quo politique, un dictateur, ou des manifestants pacifiques.

C’est un évènement d’une ampleur et d’une complexité telles que nombreux sont ceux qui tentent de l’analyser sous toutes ses coutures, pour en tirer des vérités générales, des lignes directrices rejoignant les sociétés occidentales et orientales, ou leurs points de divergences.

Après un long silence sur mon blog, j’ai décidé de m’essayer à une analyse toute personnelle — mais pas forcément inédite — de ce que je tire de cet exemple, et qui n’a pas déjà été dit à travers la toile.

La révolution, un acte démocratique en 3 étapes.

On est tous en révolution.
Constamment.

Qu’on le sache ou non, on est soit à la veille d’une révolution, en train de déclarer cette révolution, en train d’exercer cette révolution, ou au lendemain d’une révolution.

Je pense que la « révolution » est une composante naturelle d’une société démocratique. Elle exprime simplement le fait qu’une société évolue, et est parfois en désaccord avec le pouvoir en place, élu ou pas. Elle exprime simplement le fait qu’il est régulièrement temps de remettre en question nos dirigeants, pour que notre pouvoir évolue de la même façon que la société évolue, et qu’une même façon de diriger, un pouvoir déterminé, a toujours une date de péremption.

C’est pourquoi on est régulièrement appellé aux urnes dans nos régimes démocratiques.

Internet a accéléré le développement de notre société dans son ensemble, c’est donc très naturellement que certains pouvoirs, lents à se remettre en question, se voient forcés à évoluer par leur peuple. Il s’agit de rétablir un équilibre.

Cette révolution s’exprime de beaucoup de façons. La plus évidente pour nous est le vote, mais la contestation publique dans la presse, dans les blogs, sur twitter ou encore facebook en est aussi. Les manifestations, les émeutes. Tout cela fait partie d’une même idée directrice, exprimée à des niveaux différents, suivant des intensités de contestations différentes.

L’exemple Égyptien m’a permis d’isoler trois étapes distinctes dans ce processus, chacune entrainant un degré de révolution différent, que je vais ici détailler à travers mes yeux de « geek » « libriste » « paranoïaque » :

First, you trust them.

C’est la phase idéale.
Elle se situe soit loin en aval d’une révolution, soit loin en amont de celle-ci.
Parfois les deux à la fois.

C’est cette phase fragile, et probablement utopique, où on est en accord avec son gouvernement, où il répond à nos attentes, où on n’a virtuellement aucun reproche à lui faire, où on a confiance en lui.
Soit parce qu’il ne nous a jamais donné de raison de s’en méfier, soit parce qu’on l’a mis en place soi-même, et qu’il s’est prouvé être efficace et fiable.

Dans un monde parfait, ça ne serait jamais la première étape d’une révolution, mais toujours la dernière.

Malheureusement, notre monde n’est pas parfait.

Then, you fear them.

Les choses se compliquent.
Vous avez des points de désaccord avec votre gouvernement.
Être en désaccord avec son gouvernement, ça veut tout d’abord dire menacer sa stabilité, et sa légitimité. Un gouvernement apprécie souvent moyennement ce genre d’état de fait, et a souvent le réflexe plutôt « humain » de tenter d’enrayer ce mouvement.

  • par de la désinformation
  • afin de tenter d’amoindrir la légitimité de votre désaccord, ou plus audacieusement, prétendre qu’il n’y a pas matière à désaccord

  • par de la censure
  • étape liée, mais pas synonyme de désinformation.
    Il s’agit bien d’un pas en plus: le gouvernement a décidé que vous n’êtes plus endoctrinable, et que vos opinions, si propagées, risquent d’immuniser beaucoup de gens à la propagande du pouvoir en place.
    Pour garantir l’ordre et la continuité du pouvoir en place, vous êtes — plus ou moins violemment — privés de votre capacité de communiquer et de répandre vos idées.

    attention : la diffamation, les attaques ad hominem et la décrédibilisation sont des moyens de censure. Leur but est d’attaquer la crédibilité apportée à votre message et d’en bloquer la diffusion. C’est juste la méthode de censure la plus intelligente, vu qu’elle ne vous prive pas de votre liberté d’expression à proprement parler, mais « abuse » — si cela est possible — de la sienne pour rendre la votre inopérante. Cette méthode étant intelligente et comptant sur la stupidité et le manque de sens critique de ses citoyens, elle est assez peu utilisée, ou assez peu efficace. (lire ici : « les gouvernements sont souvent stupides, et leurs citoyens [plus] intelligents [que leur gouvernement] »)

    Un très bon exemple de son application est le cas des accusations d’agressions sexuelles de Jullian Assange, dans le contexte de Wikileaks.

  • par de la répression
    Vous avez été trop loin.
    Vos idées sont subversives, contagieuses, et ont échappé au contrôle de la censure.
    Le seul moyen que le gouvernement a d’assurer ses intérêts, sa stabilité et son « efficacité », est de vous mettre hors d’état de nuire. À moins d’être un terroriste avéré, votre façon de nuire étant surtout liée à votre capacité de communication, l’approche du pouvoir en place consiste principalement à mettre la main sur vous, et vous rendre physiquement incapable de communiquer. (intimidation, harcèlement physique ou moral, emprisonnement, torture, exécution)

Ces mesures sont rarement discrètes, surtout dans les « cercles » de gens en désaccord avec leur pouvoir.
Très naturellement, ces cercles, plus ou moins larges, s’organisent pour échapper à chacune de ces mesures le plus efficacement possible. Des moyens sont déployés, mis sur pied, partagés, et mis en application.

L’anonymat est un principe central et inhérent à cette défense. L’idée étant que si le gouvernement ne connait pas l’origine d’un contenu, il lui est difficile d’en bloquer la provenance, et de la même façon, si le gouvernement ne connait pas l’identité et l’adresse d’un individu « subversif », il ne peut pas lui mettre la main dessus pour le briser.

Une autre méthode, encore une fois illustrée par Julian Assange et Wikileaks, est celle de la fuite en avant. Elle repose sur le principe opposé qui dit que si votre cause est majoritairement soutenue par la population concernée par vos activités, et qu’assez de gens connaissent votre identité et ont les yeux rivés sur votre devenir, le pouvoir que vous menacez ne peut pas vous atteindre sans que ça soit remarqué par la majorité de ses sujets, et ainsi retourner une majorité de sa population contre lui.
Il est intéressant de noter que dans cette approche, si le pouvoir s’attaque à cette personnalité, c’est lui-même qui sert de propagateur de subversion, et qui lance l’appel à la révolution.

Bien évidemment, ces deux méthodes conviennent à des situations assez précises: il est peu prudent de compter sur une assurance vie médiatique quand on est un inconnu « insignifiant », comme il est dangereux de compter exclusivement sur un anonymat lorsqu’on est l’ennemi gouvernemental numéro 1. Dans un cas, il est très facile à l’état de vous priver de votre protection médiatique, dans l’autre il lui est très facile d’allouer assez de ressources pour vous pousser à faire un faux pas et révéler votre identité à ses agents.

Quoi qu’il en soit, c’est dans cette étape qu’on se sent (presque) tous.
Du moins, c’est dans cette étape qu’on veut se sentir.

Parce que c’est « cool », c’est « grisant », c’est même « James Bondien », mais pas seulement.
Pour un informaticien, ça représente une période d’or, où les nouvelles technologies de la décennie sont pensées, développées, mises en application.

Le principe de proxy, le protocole bittorrent, le réseau TOR, les moyens d’échapper à une « Cold Boot Attack » ont tous été mis au point par des gens ayant peur de représailles, du contrôle, se sentant en situation d’infériorité, et ressentant le besoin de forger des armes leur permettant de jouer à jeu égal avec un adversaire implacable.

Au fil du temps, c’est devenu une obsession, une passion, même un phénomène culturel : la culture « Hacker ».
Une escalade vers un cycle de construction, déconstruction, et re-construction avec renfort de tous les moyens technologiques d’assurer la sécurité de données, d’individus. Le but utilme, utopique et inateignable étant d’être dans un état de « sécurité absolue », de puissance infinie, de capacité d’exercer sa liberté d’expression, de désaccord, de révolution sans limitation, et sans crainte.

C’est devenu une part tellement importante de notre société, qu’on s’est pris au piège de considérer cette sécurité comme une fin en soi, un objectif absolu, la victoire.

Aujourd’hui, un peuple égyptien a giflé ces convictions, et a laissé mes conceptions K.O, face contre le ring.

Il y a une vie au delà de la sécurité « absolue », « impénétrable ».
Pour beaucoup de mes — modestement rares — lecteurs, je dois avoir l’air de leur parler d’un monde après le paradis.

Then, they fear you.

Alors que je fouillais la toile à la recherche de nouveaux outils technologiques d’anonymat et de « résistance informationnelle », que je discutais des enjeux et des dangers sur IRC, que je me préparais à créer les outils manquants et à les partager avec mes concitoyens — du réseau — égyptiens, j’ai rencontré un bug.

Les réseaux égyptiens reviennent progressivement en ligne. L’infrastructure se réveille, internet s’échauffe.
L’Égypte a soif d’échanges, d’informations, de temps-réel, et de liberté d’expression.
On ne sait pas à quelle condition le réseau a été ranimé, ce qui a été mis en place pendant son coma, aucune idée de la confiance qu’on peut lui accorder.
Le besoin de sécurité est évident, omniprésent.
C’est excitant.
J’ai envie de trouver des moyens de communiquer librement, de blogger, de tweeter, de chatter, de dénoncer, sur un ordinateur en lequel on n’a pas confiance, connecté à un routeur en lequel on n’a pas confiance, donnant accès à un réseau en lequel on n’a pas confiance, dans un pays dirigé par un gouvernement en lequel on n’a pas confiance.
Le défi est de taille. Toutes mes fibres « hacker » sont en ébullition, ma parano a un terrain de jeu, un bac à sable de 1 001 449 km².

C’est le pied, on va leur monter un réseau inébranlable, des connexions inviolables, des systèmes à l’épreuve du feu. On va leur donner des outils tellement géniaux qu’on aurait presque envie d’être sous une dictature pour pouvoir en justifier l’usage.

Vite, entrer en contact avec eux, discuter avec eux de leurs besoins les plus immédiats, leurs exigences, leurs critères, l’ordre de priorité des outils d’anonymat desquels ils ont le plus besoin ! Vite !!

[reconstitution]

  • koolfy : eh, toi, l’ami. Je suis en train de réfléchir à un moyen pour te permettre de blogger en toute impunité. Tu vas pouvoir dénoncer les pratiques de ton gouvernement comme tu voudras, en sécurité ! Tu vas pouvoir relater les faits de cette révolution sans prendre le moindre risque !
  • égyptien : ok.
  • égyptien : pour quoi faire ?
  • koolfy : pour éviter d’être censuré, emprisonné, persécuté pour tes idées et pour tes vérités !
  • égyptien : D’accord. C’est très gentil, mais je n’en ait pas besoin 😉

Là, je dois avouer qu’il a fallu que je marque une pause un moment, que je me retienne de le secouer et de lui répéter qu’il est en danger, dans le colimateur, et qu’il doit prendre des mesures pour assurer sa sécurité.
Il a fallu que je marque une pause, et que je comprenne que je n’ai rien à lui apprendre. C’est bien lui qui a une guerre d’avance sur moi.

Ce que je comprends petit à petit, c’est que le 25 janvier a marqué un basculement dont je n’avais pas pleinement réalisé la nature.

Les citoyens n’ont plus peur de leur gouvernement.

C’est une phrase que j’ai entendu des dizaines de fois, sans la comprendre. Tout le monde l’a probablement comprise autour de moi, c’est probablement mon esprit « hacker » et d’informaticien qui m’a brouillé l’esprit.

Qu’est ce que ça implique ?
Cela implique que les citoyens n’ont plus besoin d’être anonymes. Cela implique qu’ils sont désormais libres de s’exprimer pleinement, à visage découvert.
Ils n’ont pas peur de représailles de leur gouvernement, c’est eux qui terrorisent leur gouvernement, qui fait tout ce qu’il peut pour garder la face, avoir l’air en contrôle d’une situation qui le dépasse.
Actuellement, c’est le gouvernement égyptien qui est en résistance. Et il est en train de jouer ses dernières cartes.

Matériellement, le rapport de force n’a pas changé. Les effectifs du gouvernement sont les mêmes, leur efficacité n’a pas changé, techniquement, les citoyens sont plus en danger que jamais de subir des représailles.
En réalité, le gouvernement egyptien est débordé, ne peut plus exercer une répression systématique, et n’a plus de raison de le faire: cette répression avait pour but d’empêcher les citoyens d’entrer en révolution, cette bataille a été perdue. Les enjeux ont changé, les stratégies ont suivi, les risques ont basculé.

C’est ici que se trouve la nuance que j’espère apporter à mes confrères, qui partagent probablement mon erreur. C’est ceci qui a motivé la rédaction de ce — long — article:
L’anonymat, la sécurité informatique, l’expression libre d’opinions et d’informations n’est pas une fin en soi. elle est nécessaire dès le départ, et jusqu’au bout de la révolution, et probablement bien après, mais son rôle culmine dans une étape intermédiaire.

Nos outils de cryptoanarchistes paranos ne sont pas les armes de la bataille finale qu’on aiguise en se voyant triompher d’un pouvoir illégitime le clavier à la main.
Ces outils ne sont qu’une des étapes ammorçant la vraie révolution effective, l’étape où la masse critique est atteinte, où la prise de conscience est atteinte.

À force de fantasmer sur le moyen de prise de conscience idéal et impuni, on a peut-être oublié qu’une révolution, ça s’accomplit à l’air libre, en « AFK » (ndlr: Away From Keyboard), ça se gagne en criant, en chantant, en marchant et en manifestant à visage découvert.

Then you win.

Ce qui est intéressant de conclure ici, c’est que mener une révolution contre un gouvernement abusif, ce n’est pas une course vers la prise de conscience, une course vers la communication.
C’est une course de fond, un passage de relai, une étape, menant progressivement et lentement vers le sprint final.

Ce sprint, c’est simplement de dépasser la peur de la répression.
L’annihilation de la répression n’est qu’un peaufinement de la révolution, qui survient naturellement une fois le vrai basculement atteint.

Ce basculement est psychologique, pas politique, ni matériel: il s’agit du moment où le contrôle que le gouvernement exerçait sur nous en créant de la peur par la répression saute. Une fois cette peur disparue, plus aucun contrôle ne subsiste, et la suite de la révolution ne consiste plus qu’à finir de faire comprendre au pouvoir sortant qu’il ferait mieux, pour sa propre sécurité, de ne pas insister, de s’organiser entre citoyens et de mettre en place des élections, une démocratie, un gouvernement légitime.

Ce qui me fascine dans cette prise de conscience, c’est le fait de réaliser que le gouvernement n’a comme emprise sur nous que la peur, [ir]rationnelle, immatérielle, qu’il nous inspire. Une fois qu’un peuple réalise que la peur que son régime a instauré est surfaite, ou ne compense plus les enjeux, toute emprise disparait, et le peuple regagne instantanément l’initiative.

Partant de ce constat que la seule emprise que le gouvernement abusif a sur nous n’est que la somme des peurs qu’il nous imprime, on est en droit de se demander quelle est la raison d’être du ton de nos Journaux Télévisés, des programmes de nos chaines nationales, du contenu de nos articles de journaux, du ton de nos dirigeants, et de leurs mensonges.

« Notre gouvernement nous contrôle par la peur. » : une autre phrase entendu mille fois, et qui redouble de sens à la lueur de ces conclusions.

Et nous, là dedans ?

Après avoir décomposé et structuré des étapes, des niveaux différents dans un état de révolution permanente, où se situe notre société ?

D’après moi, notre situation, une situation saine pour un gouvernement sain et une population avisée, c’est un équilibre entre la première et la seconde étape.

J’entends par là un mélange de confiance en notre gouvernement, nécessaire à son bon fonctionnement, et de méfiance à son égard, une peur mesurée, une crainte et une méfiance saine.

Si d’après moi, la « révolution » est un état permanent et nécessaire, son escalade n’existe qu’en présence d’un pouvoir abusif.

Je n’ai pas une confiance absolue en la plupart des gouvernements auxquels je peux être soumis, mais tous ne sont pas bons à renverser.

Du moins, pas aujourd’hui.

En attendant… « Courage is contagious »

  One Response to “First you trust them, then you fear them, then they fear you, then you win.”

  1. Les mots les plus justes sur ce que nous avons vécu durant la révolution…. tunisienne!

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